Cinéma, mémoire politique, censure : incitation ou opposition ?

Historiquement, la présence et l’intervention de l’Etat dans le financement et le contrôle des films depuis l’indépendance du Maroc a limité la liberté de choix des sujets des films, ainsi que le rapport conflictuel et/ou timide des réalisateurs avec le traitement des sujets choisis. Cela s’est traduit par l’autocensure dans les textes des scénarii, durant la période où l’atmosphère politique des années 70 était étouffante.
Les premières tentatives des réalisateurs Derkaoui, Rchich, Benbarka ont été révélatrices de cette atmosphère, grandement motivée par l’absence de la part de l’Etat, de la notion de libertés d’expressions dans les premiers textes législatifs qui régissaient le secteur cinématographique.
Les sujets considérés comme tabous étaient, et ont continués à être : la politique, la monarchie, la religion et le sexe. Le traitement de ces sujets a induit comme unique réaction : la suggestion au lieu de la démonstration. Confortés par la réaction des autorités et de la société.
A partir de juillet 1999, les premières lueurs d’ouvertures et de liberté d’expression relative ont commencé à se manifester à travers les premiers films sur les années de plomb, de réalisateurs comme : Boulane, Kamal Kamal, Laraki, Ferhati, Benjelloun, moi-même et d’autres encore. Ils ont provoqué un débat généralisé dans le pays et des interrogations sur le rôle du cinéma comme témoin de l’histoire.
Les questions étaient :
– Le cinéma doit-il constater ou relire l’histoire politique ?
– Le réalisateur doit-il être un observateur neutre ou doit-il intervenir avec un point de vue ?
– Quel rôle doit jouer la presse et la critique cinématographique ?
Le témoignage de l’histoire politique par l’image doit-il être :
– La mémorisation de l’histoire vécue ? Ou la constatation de l’histoire contemporaine ?
Ou l’anticipation du futur ?
Autant de questions qui ont débouché pour leurs réponses sur une autre notion, celle de la liberté d’expression et de la censure.
L’opposition évidente et conflictuelle entre ces deux notions, que sont la liberté et la censure, suppose une incompatibilité permanente et éternelle entre elles. Et ce, quel que soit le domaine d’expression : politique, social, culturel ou artistique. La liberté procède d’une démarche où l’esprit, la pensée, la parole et le geste veulent donner libre cours à leur instinct, à leur rêve sans se soucier du résultat qu’ils vont produire.
Tandis que la censure joue le rôle inverse en installant des limites que la norme peut permettre.
L’individu en général et l’artiste en particulier, qui fait partie d’un groupe, d’une société, souhaite intrinsèquement s’exprimer selon ses vœux et non pas selon les normes de la société. A l’évidence, il se heurte à ce que la mémoire collective d’une société peut accepter ou pas.
Dans le domaine cinématographique le conflit va s’exacerber à partir du moment où l’outil va s’adresser à une large communauté et qu’il risque de déstabiliser cette mémoire collective. Il est admis que le cinéma en général, et le film en particulier peut véhiculer des sens et des idées capables d’influencer le comportement du spectateur, d’où la crainte que cette influence risque d’avoir des effets pervers ou d’insubordination. Le créateur est donc mis devant un dilemme qui le contraint à doser entre ses vœux et velléités d’une part, et ce qui est possible et acceptable par la communauté d’autre part.
Faut-il sacrifier sa liberté et tenir compte des limites du récepteur ? Ou faire fi de ces limites et privilégier son expression totale sans contrainte ?
Saad Chraïbi
Casablanca, septembre 2017