Cinéma, mémoire politique, censure : incitation ou opposition (suite)

De ce dilemme va naître une nouvelle notion : l’autocensure            

Elle consiste à trouver un point d’équilibre entre la liberté d’expression et la censure proprement dite. Cette pratique d’autocensure est tellement handicapante, à la limite de la perversion, qu’elle ne résout aucun problème, et ne répond favorablement ni à l’un (la liberté) ni à l’autre (la censure) dans la mesure où elle reste à mi-chemin entre les deux. Elle forme le vœu de répondre favorablement aux attentes des deux. Mais en réalité elle constitue un leurre d’expression.

Cette autocensure peut prendre différentes formes :

  • L’autocensure des idées lorsque le scénariste ou le réalisateur se trouve freiné par rapport à une idée forte qu’il souhaite intégrer à son film et qu’il va moduler en fonction du degré d’acceptabilité de l’idée.
  • L’autocensure économique qui va consister à modifier des scènes, imaginées au départ avec des moyens importants ; décors et figurations ; costumes et autres. Compte tenu des moyens, en général limités dans notre pays, le réalisateur va se trouver dans l’obligation de diminuer le contenu des scènes en fonction des moyens mis à sa disposition.
  • Et enfin, l’autocensure critique. Cette forme va limiter l’audace de l’analyse et du point de vue, de peur de choquer ou de ne pouvoir assumer ce point de vue.

Le cinéma est certainement le moyen d’expression qui a le plus mis en relief ce conflit, car il utilise le moyen d’expression le plus populaire et celui qui touche le plus grand nombre de récepteurs par rapport aux autres formes d’expressions artistiques.

L’évolution des sociétés dans le monde distingue plusieurs catégories pour ce rapport entre la liberté et la censure. Plus les sociétés évoluent et se démocratisent, plus elles dépassent cette notion de censure, voir même la rejettent et défendent le principe de liberté d’expression.

En revanche, plus les sociétés ancestrales restent ancrées dans leurs traditions, et le désir de respecter les règles de cohabitation, plus elles refusent les excès des libertés d’expressions artistiques et se rangent, même sans le déclarer, du côté des censeurs.

Le cas du Maroc est éloquent à ce titre, car la composition de notre société oscille entre une partie qui défend ce principe fondamental de liberté d’expression, qui sont les démocrates et les défenseurs des libertés, et une autre partie qui reste attachée à ce qui est considéré comme respect des valeurs -terme vague et non déterminé- de ses membres et citoyens.

Face à ce clivage sociétal, l’artiste en général, le scénariste et le réalisateur en particulier, est doublement frustré.

Faut-il qu’il réponde à l’une ou l’autre partie de la société ?

C’est à ce niveau que la compromission et l’autocensure commencent à s’exercer. Parfois sciemment et souvent de façon totalement inconsciente.

Si l’on s’en tient aux trois thèmes considérés comme censurables dans notre pays, à savoir : la monarchie, la religion et le sexe, il serait intéressant d’analyser le rapport du cinéma marocain à ces trois thématiques.

Concernant la monarchie, force est de constater que le cinéma marocain ne s’y est jamais intéressé ou presque, sauf pour la glorifier, et pour cause. Le trône est une composante tellement à part dans le fonctionnement quotidien de la société, et fortement considéré comme sacré, que la fiction dans les films marocains ne peut l’utiliser comme élément dramaturgique dans un scénario qui narre le vécu de la société. A moins d’écrire une histoire qui raconte les stratégies internationales d’investissements financiers, ce qui ne semble pas être une priorité des scénaristes marocains.

Quand à la religion, elle se comporte de façon tellement composite, donnant lieu à des lectures et interprétations totalement diverses de ses textes fondamentaux, qu’elle constitue des enjeux à inclure avec parcimonie dans la fiction des films marocains. Tout film qui utilise la religion comme sujet principal ou secondaire se trouve confronté à des difficultés d’écritures. Car il est dans l’obligation d’avoir un point de vue et une position qui l’empêchent de traiter cet aspect avec objectivité.

Comment traiter la foi sans y être impliqué ?                            

Sinon par un survol et une superficialité qui ne permettent pas d’approfondir l’analyse. La critiquer relève de l’athéisme. La soutenir revient à se positionner par rapport à sa propre vision de la religion, forcément pas celle de la communauté. L’ignorer ferait l’impasse sur un aspect intimement lié au vécu quotidien de notre société.

Par contre, en ce qui concerne le traitement du sexe dans les films marocains, les choses se compliquent encore plus. La pratique sexuelle est un acte considéré biologiquement comme normal, voir nécessaire à l’équilibre des femmes et des hommes. Or, nous savons que la morale de la société marocaine n’admet pas de montrer cette pratique, par retenue. Le marocain, peut-être moins la marocaine, n’accepte pas de voir son corps nu à l’écran comme il n’accepte pas de voir un acte sexuel dans un film.

Par hypocrisie ? Sauvegarde de son intimité ? Ou considération moralisante ?  Peut-être les trois ensembles.

En dehors de ces trois thèmes, il faut admettre que les films marocains ont fait des pas considérables dans le libre traitement des autres sujets sociétaux, politiques, conjugaux ou de défense des droits des minorités, comme les enfants et les femmes par exemple.

A propos de ces sujets, la question ne se présente plus en termes de censure, mais plutôt d’autocensure. C’est à travers un manque d’audace des scénaristes que le problème se pose. La crainte de choquer, d’ébranler des équilibres de la société prend souvent le pas sur la libre expression et constitue par conséquence un handicap pour le traitement et l’analyse du sujet traité.

Est-il donc possible de concilier liberté et censure ?

Ou admettre définitivement leur opposition ?

Intrinsèquement, bien sûr qu’ils sont opposés, mais ne sont-ils pas aussi catalyseurs l’un pour l’autre ? Ne sont-ils pas aussi nourriciers l’un pour l’autre ?

Si l’artiste, le cinéaste pour ce qui nous concerne, ne donnait pas libre cours à son expression, la censure ne trouverait pas de substrat à censurer. A l’inverse si le cinéaste ou le scénariste ne savait pas que l’épée de Damoclès les attend pour censurer leur travail ils ne pousseraient pas leur expression à la limite du censurable.

Au Maroc, l’esprit des contraintes d’expressions, toutes formes confondues, depuis l’indépendance et particulièrement pendant les années soixante-dix, -années de plomb- a largement conditionné la liberté de s’exprimer au niveau politique et par digression au niveau culturel et artistique. La répression ne se limitait pas à la censure uniquement. Elle atteignait la contrainte physique, voir l’incarcération de l’artiste considéré comme rebelle. De là est nait une retenue d’expression pour éviter non seulement la contrainte physique mais aussi celle de l’esprit.

Le climat de peur installé à cette époque était tellement efficace qu’il a tué plusieurs velléités d’expressions. Voir des films interdits, des pièces de théâtre censurés, des chansons et chanteurs réprimés, des danseurs bafoués, n’a pas favorisé la libre expression artistique. Pire, il a poussé plusieurs créateurs à la modération de leurs propos.

Lorsque la nouvelle ère est arrivée au début du nouveau millénaire, un souffle de liberté a traversé le cinéma marocain, qui a permis par exemple de traiter cinématographiquement le climat douloureux des années de plomb. Très vite, cette étape a montré ses limites, car le spectateur et la société en général se sont désengagés du soutien de ce souffle.

En outre, comme la quasi-totalité des films marocains traitent essentiellement des sujets de société, la marge de l’audace s’est trouvée circonscrite pour le traitement de ces sujets.

Si on considère que la liberté d’expression ne concerne pas que le contenu des films, on peut imaginer qu’elle s’applique aussi à la forme d’expression cinématographique.

Pour cet aspect formel, domaine où la liberté aurait pu trouver un terrain fertile pour s’exprimer, force est de constater que nos artistes, nos cinéastes restent timorés dans la recherche de nouvelles formes d’écritures cinématographiques, et de nouvelles formes de réalisations de leurs films.

Nous pouvons donc déduire que deux phénomènes se sont conjugués pour limiter la liberté d’expression dans le cinéma marocain. D’une part, la structure de la société marocaine et sa composition hétéroclite, et d’autre part le travail des autorités qui avaient installé un système de censure répressif très tôt dans le pays. Ces deux phénomènes ont largement contribué à nourrir cette opposition entre liberté et censure dans le cinéma marocain en particulier ainsi que dans le domaine culturel et artistique en général.

Saad Chraibi

Casablanca Septembre 2017