Nous avons rencontré… N’Joud Jaddad – Chef Monteuse

« Rencontrer » N’Joud Jaddad n’a pas été facile. Elle refusait, gentiment, poliment, mais fermement toute interview. Elle n’aimait pas cela, alors circulez. Après notre énième sollicitation, elle finit par accepter et nous reçoit alors, avec beaucoup de chaleur et d’attention.

 N’Joud est de nature discrète, mais elle est partout sur le plateau. Attentive et mobile, un appareil photo en bandoulière, elle suit les scènes, les pauses, les répétitions… et se place souvent derrière le moniteur.

On nous dit que c’est la monteuse qui travaille avec Saad Chraibi sur tous ses films, et qu’elle était avant cela sa scripte.

Elle nous précise qu’elle a d’abord été monteuse avant de devenir scripte, un peu par hasard, avec Saad Chraïbi justement, sur le film Soif, sur une suggestion de Rachid Fekkak qui lui a dit qu’il l’avait vu travailler et qu’il la verrait bien en script-girl. Et à l’époque il y avait très peu de scripte.

Qu’à cela ne tienne, elle devient scripte.

Elle se découvre alors une expertise, et se rend compte qu’elle a une bonne longueur d’avance, avec son expérience de monteuse. Depuis, elle estime que les deux métiers sont complémentaires. Quand elle était scripte, elle réfléchissait comme une monteuse et donc elle savait sur quoi elle devait insister ou pas, et quel résultat elle pourrait obtenir. Au montage, elle avait moins de   «déchets », selon son expression.

Le montage, quézaco ?

 Elle nous explique que l’on commence par mettre tous les rushes dans l’ordre du scénario. Puis, on visionne tous les plans et toutes les scènes qui sont jugées bonnes par le script, mais aussi celles jugées moins bonnes et qui parfois, peuvent se révéler meilleures que les autres.  Cette sélection est une étape importante qui permet de faire un choix parmi les prises. On va tenir compte de la qualité de la lumière, du jeu des acteurs… jusqu’à d’autres paramètres techniques.

Puis on monte plan par plan, scènes par scène. On arrange les raccords entre plusieurs plans tournés à des moments différents.

Elle a commencé à travailler dans ce secteur à l’époque de l’analogique, où il fallait faire attention avant de couper, car on coupait et on collait et c’était compliqué de rattraper le coup de ciseaux. Le numérique permet beaucoup de choses entre autre de la précision et plus de liberté. C’est appréciable, mais elle garde : «l’état d’esprit de l’analogique où il fallait savoir quand couper, et ce que cela allait donner, avant de couper ».

Un film n’est jamais tourné dans l’ordre chronologique du scénario. Le montage consiste à mettre de l’ordre en choisissant le meilleur rendu qui sera gardé. Un véritable travail d’assemblage de tout ce qui a été filmé dans le désordre. Cet assemblage met non seulement de l’ordre, mais il impose aussi un rythme et une durée qui va produire du sens pour le spectateur.

Et parfois la narration change…

 Passionnée et volubile, elle nous explique jusqu’à quel point le montage peut influer sur la narration, qui passe déjà par plusieurs étapes : d’abord l’écriture du scénario, puis la réalisation et enfin la post-production (montage). Lors du montage, le rythme, le ton, le choix des rushes… peuvent changer le fil de la narration, on peut décider de mettre la fin au début et inversement, opter pour un rythme plus lent ou plus rapide. Tous ces choix détermineront  et impacteront, d’une façon ou d’une autre le fil du récit.

Elle préfère d’ailleurs travailler sur les fictions, car il y a là un vrai travail sur le récit, et beaucoup de créativité. Elle aime ce travail de re-narration, quand le film, peu à peu assemblé prend forme et sans que le rendu soit radicalement différent du scénario de base. Il reste néanmoins qu’il prend un sens nouveau.

Précisons que N’Joud prépare un Doctorat sur le montage «entre esthétique et technique », gageons qu’elle connaît bien son sujet.

Elle considère que le montage est une opération cruciale dans la réalisation d’un film. Il met en exergue les choix narratifs, et esthétiques propres au réalisateur

Quelques mots sur le tournage des 3M, et sur Saad Chraïbi ?

Une bonne ambiance, selon elle, mais un tournage astreignant à cause du va et vient entre les différentes époques. Au montage, il faut aussi incruster des archives des événements historiques qui rythment le film. Ce n’est pas un docu-fiction, mais ça y ressemble.

Elle ajoute : « J’ai collaboré avec Saad sur la majeure partie de ses films. En tant que monteuse, ou scripte ou les deux à la fois. C’est quelqu’un de très exigeant, avec lui-même comme avec les autres. Il est présent sur la table de montage, il a besoin d’être là. Et même s’il sait ce qu’il veut, il reste ouvert aux suggestions. Beaucoup de réalisateurs n’assistent pas au montage et ne viennent qu’à la fin. »

Et pour finir, un conseil pour les jeunes monteurs ?

 Comme elle enseigne dans plusieurs écoles, privées, publiques, elle constate que les jeunes monteurs sont excellents dans la partie technique, mais qu’ils manquent cruellement de connaissances esthétiques. Or le montage n’est pas que technique. Ils ne sont pas assez formés sur ce plan là, car d’après elle, ils ne prennent pas le temps de se perfectionner sous la direction d’un chef monteur d’expérience. Le côté artistique fait défaut et il est nécessaire pour être un bon monteur.

Rencontrer N’Joud Jaddad a été un vrai plaisir. Une discussion à bâton rompue sur un métier qu’elle aime, et c’est avec beaucoup de générosité qu’elle a partagé avec nous sa passion.

Comme quoi, nous avons bien fait d’insister.